Une fourchette rangée dans la poche arrière de son pantalon, Youssef navigue entre l’intérieur et la terrasse du Court-circuit. En ce milieu d’après-midi, son service, commencé à 6 h, est sur le point de s’achever. Son pas énergique, ses cheveux d’un noir profond, ses lunettes et sa voix puissante font de « You » un personnage incontournable de Notre-Dame-Mont. 

« Le travail ici, c’est notre bouffée d’oxygène », confie le pizzaiolo de formation, plus bavard avec les clients, que quand il doit parler de lui. Marc, un grand costaud au sourire malicieux et Monique, une brune aux yeux tendres, sont ses patrons et les propriétaires du café restaurant. Youssef les connaît depuis l’enfance. « J’étais le voisin de la tante de Monique aux Chartreux », précise le serveur. Ils se sont retrouvés des années plus tard, rue de Lodi, lui tenait un snack, eux un bar-tabac. Tous ont vendu leur affaire et ont repris le travail sur la place en face de l’église, qu’ils n’ont plus quittée depuis.

Installés depuis trente ans, ils ont fini par développer des liens forts avec la paroisse. Une grande satisfaction pour Marc : « depuis l’arrivée du père Alexis, les portes se sont ouvertes, il a amené une vie de famille. Tous les matins, on prend le café avec lui ». Pour Youssef, le curé a tout d’un Don Camillo (personnage de fiction imaginé par le romancier italien Giovannino Guareschi et interprété par Fernandel), «il met de la joie de vivre dans le village, il parle à tout le monde humainement peu importe les origines». Les restaurateurs aussi s’aventurent parfois dans l’église « on allume une veilleuse », glisse Monique. Les paroissiens ont fait du lieu à l’enceigne en noir et blanc un rendez-vous incontournable. On vient pour les fêtes de mariage, de communion. La salle a même reçu les invités qui se sont rassemblés pour fêter le jubilé du père Alexis. «Les jeunes viennent aussi prendre le café avant et après la messe du dimanche», renchérit Monique, «Et on réceptionne les colis quand l’église est fermée », conclut Marc.

Le terme de « deuxième maison de Dieu », est lâché. Il semble bien choisi, car en plus de permettre le prolongement convivial des célébrations, le Court-circuit est une porte ouverte pour les plus démunis du quartier. En pleine conversation, un homme débraillé, couvert d’une doudoune bleu marine au visage ridé et à la barbe désordonnée, franchit la porte du café et s’approche de Marc. Sans vraiment articuler, il lui attrape l’épaule et lui demande 5 euros. Sans pincettes, le gérant le repousse et finit par demander à son fils de le faire sortir. « C’est tous les jours. On donne à manger, à boire des sous… Dieu nous le rendra », concède Monique avec philosophie. « Ces gens-là n’ont rien demandé, mais ils n’y arrivent plus, il y a trop de misère trop de jeunes dehors » déplore Marc. Le cafetier, gère ses situations à la marseillaise et lève parfois la voix pour montrer une autorité. Après plusieurs aller-retour, et remontrances du patron et de Youssef, l’homme à la doudoune finira installé au bar avec une bière offerte par la maison.

Meriem Bioud